Les enfants et moi nous regardâmes. Je sentis la lourdeur de Hélène près de moi, puis les yeux hagards de Mathieu. Ils pouffèrent soudainement, puis n’y tenant plus, sortirent de la cuisine. Ils s’évacuèrent sans que Thérèse ne les remarque, ni qu’elle se retourne vers le bruit des chaises. Depuis qu’elle était rentrée, elle n’avait pas fait attention à eux, comme si ces petits-enfants n’existaient pas. Je les suivis, marchai sur leurs pas, derrière eux, et comme je m’y attendais ils se réfugièrent dans leur chambre. Alors je demandai. Je posai la question, de savoir ce qu’ils avaient fait, parce qu’ils avaient fait quelque chose, probablement un acte malsain. Ils répondirent que rien, qu’ils avaient juste fait le pari de changer les étiquettes des médicaments de Thérèse, que ce n’était qu’un jeu.
- C’est très dangereux, répliquai-je furieusement, vous êtes complètement inconscients. Ce geste aurait pu lui être fatal.
- A ce que je vois, ça ne semble pas si désagréable.
- Et maintenant, c’est fait, renchéris Hélène.
- On ne va pas s’en plaindre.
- On voulait juste que Grand- mère change un peu.
- Et puis, ça lui apprendra pour tout ce qu’elle nous fait subir.
- Vous avez raison, on ne peut pas revenir en arrière, acquiesçai-je.
Mathieu rajouta que je pouvais les remercier, que depuis tout ce temps qu’ils me voyaient malheureux, morfondu et abusé par Thérèse, ils avaient eu pitié de moi et que ce geste était donc symbolique. Je ne pouvais qu’apprécier cette solidarité entre générations. Je devrais peut-être les remercier mais je ne le fis pas, tout du moins pas encore. Je me gardais bien de souffler et profiter un peu de la situation, car tout pouvait reprendre son cours de manière impromptue.
J’entendis alors une déflagration, puis une autre et encore une autre. Je crus d’abord que Thérèse cognait contre les murs, mais j’entendis aussitôt un filet de musique, des complaintes métalliques, comme celles qu’écoutent les jeunes. De la musique électronique, ils appellent ça. Et Thérèse en écoutait justement. Cela voulait dire qu’elle avait rajeuni, que l’effet des médicaments avait perturbé le cycle de son âge.
Je me crus dans un scénario de science fiction, une version d’un mauvais film du genre, et me demandai qu’elle serait la suite, si elle se transformerait en mutant ou si elle retournerait dans sa galaxie. Toujours est-il, pour en revenir à la réalité, qu’elle se déchaîna soudainement sur la musique, et qu’il aurait fallu à ce moment précis que je prenne la décision d’appeler l’hôpital psychiatrique. Je pensais que des hommes en blanc seraient plus susceptibles de m’aider. Ils pourraient peut-être la guérir, même si au fond cela devenait plaisant, et que sans d’explication on me prendrait aussi pour un fou, un doux dingue qui laisse sa femme vivre, enfin, après tant d’années de misère et de coups bas.
Vous dites ?