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L’Eldorado, c’est ce pays tant convoité, ou plutôt un continent. L’Europe. Ce mot résonne comme une délivrance, la liberté pour de nombreux émigrés qui ont tenté ou tentent leur chance aux portes de la vieille citadelle. Laurent Gaudé nous livre ici une fable réaliste, une tranche de vie extraordinaire, aussi paradoxal que cela puisse paraître, car ce thème est d’une triste actualité et un phénomène récurrent.
Soit, on navigue entre deux eaux constamment. Ceux qui veulent franchir le cap de la fuite, l’abandon et le refus de sa propre condition, ce qui est le cas pour Salvatore Piracci, un commandant de frégate italienne chargé d’intercepter les embarcations clandestines ; ou au contraire on franchit avec Soleiman et son frère les portes de la liberté avec courage et dénégation. En fait, on apprend vite que le frère de Soleiman est malade, et son but est d’arriver jusqu’en occident pour trouver de l’argent et le soigner. Il y a donc toujours une bonne raison de prendre le large, ou tout du moins d’essayer.  
Le commandant Piracci à de l’expérience, il le sait, mais le jour ou il retrouve par hasard une victime d’un naufrage clandestin, une jeune femme qui a perdu son enfant, il change radicalement. La jeune femme
est venue jusqu’à lui pour demander son arme, et régler ses comptes avec le passeur en question qui l’a entraîné vers ce drame. Mais pourquoi s’adresse-t-elle a lui ? Peut-être parce qu’elle a décelé en lui une âme humaine, trop honorable pour faire respecter la stricte loi d’un Etat. Piracci s’aperçoit ainsi qu’il n’a plus tout à fait sa place dans la marine, et l’on assiste impuissants à sa déchéance. Sa profonde remise en cause de l’amènera d’ailleurs à commettre l’irréparable, comme un suicide. Il prendra à son tour la mer, dans une petite barque. Une nuit, il s’enfuira. Il laissera tout derrière lui, sans en avertir personne. On le retrouvera quelques temps plus tard sur un autre continent, on suppose en Afrique du nord, et c’est à partir de ce moment là qu’il partagera l’expérience douloureuse de l’exil, du voyage sans argent de surcroît dicté par la faim et la soif. Au péril de sa vie, Piracci connaîtra presque le même sort que le jeune et fougueux Soleiman.
L’enfer du désert et la pauvreté creuse alors le récit en un genre de western à l’ambiance singulière, néanmoins réaliste car elle mélange la sueur et la poussière à ces parcelles humaines, ou tout du moins ce qu’il en reste, car pour exister il faut se battre. Dans ce monde d’émigrants, ou chacun est en quête d’absolu, c’est chacun pour sa peau, et les nombreux passeurs qui convoient et convoitent ces hommes sans noms comme du bétail sont à l’affût du moindre billet. L’organisation sans faille, à l’ampleur insoupçonnable, paraît d’ailleurs digne des plus grand réseaux clandestins, à tel point que l’on peine à croire que la romance ait pris le dessus sur la réalité.
Ce qui est absolument remarquable, c’est la façon dont est traité ce sujet lourd et certainement méconnu. A croire que l’auteur l’a vécu lui-même pour en parler aussi bien, avec un certain recul pour éviter de tomber dans le mélodrame. Avec cette pointe de romance passionnante, c’est encore mieux. Le seul risque constituait peut-être dans la construction du récit, certes audacieuse avec les allers retours entres les personnages, car le mélange de ces voix aurait pu semer une certaine confusion. Mais ici, aucun risque de s’y perdre. Les pistes poussiéreuses sont là pour nous guider.

par Rémy communauté : Chronique de nos lectures ajouter un commentaire commentaires (1)   
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